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jeudi 8 mars 2012

CIGARE : Les lecteurs et les havanes

Même si certaines explications agronomiques, climatologiques et même sociologiques sont mises en avant, le secret de l’extraordinaire qualité des havanes cubains ne pourra jamais être révélé. La clé ne se trouve pas seulement dans la très grande fertilité des terres de Vueltabajo, ni dans les soins traditionnels des vegueros (planteurs de tabac) ou dans l’habilité manuelle des torcedores (cigariers).

Ce secret fièrement préservé reste une tradition cubaine unique au monde : les lecteurs de tabaquería (fabrique de cigares). La précieuse feuille de tabac (provenant des vallées de Pinar del Rio et d'autres régions de Cuba) reçoit ainsi un ingrédient exceptionnel à la fin de son parcours de transformation : la lecture de romans d’amour et d’aventure.


Les lecteurs de tabaquería, une tradition cubaine


Pourtant, la tradition n'est pas née dans les vallées ou dans les tabaquerías, mais dans les plantations de café. L'idée est venue du Portoricain Jacinto Salas y Quiroga qui a proposé, après un voyage dans l’île en 1839, de lire des textes aux esclaves africains qui travaillaient les champs. De cette façon, les exploitants souhaitaient amoindrir « l’ennui de ces malheureux » et les instruire « afin d’alléger leur misère ».

Nous ne savons pas vraiment si les propriétaires des plantations ont appliqué ces suggestions. On sait cependant que, durant la seconde moitié du XIXème siècle, un prisonnier lisait  chaque après-midi un livre à ses collègues d’infortune après le travail dans les galeries de l’Arsenal de La Havane. C’est à ce moment que l’intellectuel cubain Nicolás Azcárate proposa d’élargir cette coutume aux fabriques de cigares.

L'idée fut immédiatement acceptée. Le 21 décembre 1865, dans la fabrique El Fígaro située dans l'actuel quartier de Centro Habana, 300 cigariers ont écouté pour la première fois la voix d'un lecteur de tabaquería.

Au-delà de l'anecdote historique, la façon avec laquelle les cigariers se sont organisés pour assumer le nouveau travail s'avère très révélatrice. Dans les premiers temps de l’instauration de cette tradition, chaque torcedor donnait une partie de son salaire pour payer le compagnon chargé de faire les lectures. En outre, le lecteur était élu par un vote ouvert à plusieurs aspirants devant démontrer leurs compétences dans la narration et l'art oratoire.

La sélection des lectures était aussi issue d’un vote des employés. Quand les fabriques sont passées aux mains de l’État après la Révolution de 1959, des « commissions de lecture » ont été instaurées afin de choisir les textes. Le gouvernement cubain de l’époque a rapidement compris que cette tradition est un moyen influant de gestion politique des masses.

Cette tradition a difficilement survécu durant le XIXème siècle car la majorité des tabaqueros sympathisaient avec les indépendantistes cubains. Les autorités espagnoles ont interdit à plusieurs reprises de « distraire les ouvriers des fabriques, des ateliers et des établissements de toutes classes avec la lecture de livres et de journaux, ou de toutes discussions étrangères au travail que ces derniers effectuent ».

Cependant, aucune restriction n’a empêché les tabaqueros cubains exilés aux États-Unis de prendre part à la dernière guerre d’indépendance organisée par José Martí qui conduisit à la décolonisation de l’Espagne en 1899.

Hugo et Dumas dans un havane


Bien qu'étant majoritairement analphabètes, les tabaqueros cubains du XIXème siècle et du XXème siècle, appréciaient les classiques de la littérature européenne. Cette anecdote a été déterminante dans l’histoire de plusieurs célèbres marques de havanes.

Il est probable que Miguel de Cervantes, Victor Hugo, Alexandre Dumas et William Shakespeare n’aient jamais eu autant de lecteurs passionnés que ces travailleurs. Dans le Cuba des années 1800, Les Misérables, Notre-Dame de Paris, Le Comte de Montecristo et Roméo et Juliette sont devenus des best-sellers de premier plan dans les fabriques cubaines.

La ferveur a atteint un tel niveau que deux des marques les plus reconnues de havanes Montecristo et Romeo y Julieta ont pris le nom de ces textes mille fois lus dans les fabriques.

On raconte que la rumeur sur cette tradition si particulière aurait traversé l'Atlantique et serait arrivée aux oreilles de Victor Hugo. Le romancier français a écrit une lettre de remerciements aux tabaqueros de la fabrique Partagás et manifesta sa sympathie à la cause des rebelles cubains quand la guerre d'indépendance de 1868 a éclaté.

Presque 150 ans après, les havanes cubains continuent à être fabriqués au rythme des romans policiers, des histoires d'amour ou des nouvelles fraîches de l'actualité internationale. La profession de tabaquero est l’une des plus appréciées dans l'île. Compay Segundo, l’illustre fondateur du Buena Vista Social Club dit lors d’une entrevue : « C'est la meilleure profession du monde, la seule où tu lis pendant que tu travailles. »

4 commentaires:

Gwendal a dit…

Qu'elle magnifique tradition que celle d'occuper ses mains ET son cerveau en partageant des œuvres littéraires de haute volée... Surtout si c'est pour faire des cigares !
Cela dit, peut-être ne suis qu'un béotien finalement, je préfère de loin les "puros" canariens au Roméo et Juliette.

... a dit…

ah mi amigo c'est que tu n'as pas goûté aux cohibas siglo VI (la rolls du cigare) aucun autre cigare au monde ne peut l'égaler, si ton périple te mènes à Cuba un jour, contactes moi je te donnerai une bonne adresse
Cordialement
Toussaint

Edmond Dantès a dit…

pour info les puros des Canaries n'existent plus, la plus part des grandes marques utilisent des capes Connecticut avec une tripe de l'île de Palma, il existe aujourd'hui qu'une ferme expérimentale sur Palma qui fabrique un puros ! voir sur mon blog dans la rubrique "enquête"
http://cigare.skynetblogs.be

... a dit…

Merci Edmond pour ces précisions, j'ai parcouru votre blog tres interessant...